A la recherche de la gentiane de Hongrie... En Suisse!

 

La randonnée est sans aucun doute le meilleur moyen de se fondre dans notre environnement, afin d'observer de plus près la diversité végétale et d'appréhender ses trésors. C'est par ce biais que je vous proposerai de partir régulièrement à la découverte de plantes rares ou méconnues, souvent cachées à quelques encablures de nos agglomérations bétonnées. Ce premier volet nous emmène ainsi dans les Churfirsten, en Suisse orientale… Sur les traces de la gentiane de Hongrie.

 

Située dans le canton de St Gall, la chaîne montagneuses des Churfirsten doit son nom aux sept princes-électeurs du Saint-Empire romain germanique (Kurfürst, en allemand), dont le rôle était d'élire le roi de Rome, ce dernier étant ensuite couronné empereur par le pape. Géologiquement, ce massif calcaire relativement récent, fait partie des Alpes appenzelloises et se compose de sept sommets principaux (autant que de princes-électeurs), de tailles semblables, dont le plus haut culmine à 2309 mètres. Chacune de ces cimes, quoique peu élevées en comparaison de leurs homologues des Alpes centrales, semble se jeter à pic dans le lac de Walenstadt, au sud, ce qui rend leur ascension particulièrement vertigineuse!  

Massif des Churfirsten

Churfirsten red

C'est sur l'un d'entre eux, le Schibenstoll, censé abriter l'une des rares stations suisses de la gentiane de Hongrie (G. pannonica), que nous nous lançons par un gris matin d'août, aux premières lueurs du jour. Le point de départ de notre excursion se situe dans le petit village d' Alt St Johann (900 m), où une télécabine nous permet de gagner du temps précieux et d'éviter un premier dénivelé d'environ 500 m au travers d'alpages monotones, sur-pâturés et sur-engraissés, comme c'est malheureusement trop souvent le cas dans les montagnes du monde entier... Arrivés à la station d'Alp Sellamatt, nous fuyons un hôtel bien trop imposant, nouvelle entrave à la beauté alpine originelle, pour nous diriger tranquillement vers le lieu-dit Zinggen. Seules quelques euphraises (E. minima) et gnaphales (G. sylvaticum) semblent se complaire en ces lieux ravagés par les vaches "bios" et leurs propriétaires, ces derniers aspergeant frénétiquement les végétaux survivants de divers herbicides et autres déjections nauséabondes… Nous poursuivons rapidement notre chemin vers des cieux que nous espérons plus cléments!

Euphrasia minima

Euphrasia minima 20160819 001

Un peu plus haut, à Langlitten, les séneçons dominent l'espace: Senecio alpinus, avec ses feuilles entières pétiolées et nombreuses fleurs ligulées jaune-or, est particulièrement abondant en ces lieux hautement azotés et seuls Senecio hyrcinicus, aux feuilles entières sessiles et aux rares fleurs ligulées, ou le redoutable Aconitum napellus, espèce la plus toxique d'Europe, parviennent tant bien que mal à le concurrencer. Quelques fougères profitent également d'une certaine humidité locale. Le Dryopteris villarii, par exemple, se caractérise par une abondance de sores recouvertes d'indusies très glanduleuses et devenant gris foncé à maturité: on pourrait penser, à première vue, que la plante est couverte de pucerons! Avec l'altitude (et le passage obligé de plusieurs clôtures électriques), le décor devient plus idyllique. Les lapiez rendent la marche plus difficile… Ils empêchent également les nombreux moutons et autres tondeuses à pattes de finir le travail des vaches! La mégaphorbiaie retrouve ici toute sa splendeur avec son cortège de hautes herbes (aconits, adénostyles, gentianes ponctuées, laitue des alpes, pétasites…) entre lesquelles la rarissime gentiane de Hongrie, objet de notre visite en ces lieux, semble se cacher!

Plantes de mégaphorbiaies

Aconitum napellus
Senecio hercynicus 20160819 001
Cicerbita alpina 20160819 002

Aconitum napellus

Senecio hercynicus

Cicerbita alpina

Gentiana pannonica

Gentiana pannonica 20160819 016

Cette superbe plante ressemble, de prime abord, à la gentiane pourpre (G. purpurea), assez fréquente sur les sols siliceux ou fortement décalcifiés. Elle s'en différencie surtout par la couleur de ses fleurs rouge-vineux à violet, ponctuées de nombreuses taches sombres (fleurs rouge-brique à cuivré, peu ou pas ponctuées chez le G. purpurea) et son calice en tube surmonté de dents foliacées réfléchies (calice en forme de spathe sombre et fendue chez le G. purpurea). Enfin, contrairement à la gentiane pourpre qui exhale un léger parfum suave délicatement vanillé, la gentiane de Hongrie est inodore. La situation peut parfois se compliquer en certaines localités où les deux espèces parviennent à s'hybrider pour donner des plantes de morphologie intermédiaire (G. x kusnezowiana), avec toutes les variances possibles…

 

D'un point de vue biogéographique, la répartition du Gentiana pannonica est restreinte à l'Europe centrale, depuis les Alpes de l'Est (Autriche, Allemagne, République Tchèque et Slovénie) jusqu'aux Alpes du Sud (Italie) et aux Alpes Centrales (Suisse). Elle semble éviter malicieusement la Hongrie, histoire de faire mentir le nom vernaculaire français ("gentiane de Hongrie") ou le nom officiel (G. pannonica), puisque la plante occupe actuellement une partie seulement de l'ancienne province romaine. Les Allemands prennent moins de risque en parlant de gentiane des Alpes de l'Est ("Ostalpen Enzian")!

 

En dehors de la Slovénie – où la plante demeure assez abondante – la gentiane de Hongrie est  relativement rare dans les autres pays, comme en témoigne son inscription sur la liste rouge mondiale des espèces protégées. Avec un peu de chance, on la retrouve aux étages subalpins et alpins, souvent sur rochers calcaires et parfois à la limite de la zone des arbres, où elle apprécie la présence des pins et des aulnes. En Suisse, la plante arpente les lapiez et pâturages de montagne en deux localités restreintes: Rätikon, dans les Grisons et les Churfirsten, objet de notre ballade du jour. La présence du G. pannonica en Forêt de Bohème semble secondaire, suite au retrait récent (à l'échelle géologique) des glaciers dans la région. Enfin, les localités de l'Est de la République Tchèque sont vraisemblablement des restes d'anciennes cultures.

Gentiana pannonica vs. Gentiana purpurea

Gentiana pannonica 20160819 017
Gentiana purpurea 20160814 red

En effet, à l'instar de la gentiane jaune dans les massifs plus occidentaux, la gentiane de Hongrie a fait l'objet de récoltes importantes lors des siècles derniers, à des fins médicinales ou alimentaires, les "Gençanaires" de l'époque pouvant prélever jusqu'à 200 kg de racine par jour. Le problème majeur est que la partie souterraine de cette espèce rare n'a pas la taille exceptionnelle de notre gentiane jaune, entraînant irrémédiablement un appauvrissement important des localités visitées. Ceci, ajouté à d'autres facteurs comme la fragmentation des populations actuelles de la plante (et donc la baisse des échanges génétiques), l'abandon des coupes prairiales ou des pâtures contrôlées, ou l'utilisation massive d'herbicides, a grandement contribué à la raréfaction de notre gentiane. Cette dernière semble en effet survivre de manière clonale dans de minuscules réserves isolées, entourées de champs sur-fumés, et sa diversité génétique est en train de fondre à vue d'œil… Ce qui est de mauvais augure dans un environnement actuellement très changeant! Un recensement récent en Suisse signale moins de 2500 individus matures, avec une forte tendance à la baisse.

Ce ne sont pas nos observations du jour, malheureusement, qui vont contredire ces chiffres alarmants. Il est, de plus, bien difficile de préciser si les quelques hampes florales que nous avons eues le plaisir de photographier appartiennent à plusieurs individus ou ne sont que des clones reliés par d'abondants rhizomes. A la rareté relative de la gentiane de Hongrie semble s'opposer l'abondance d'une autre gentiane proche, aux affinités écologiques semblables: la gentiane ponctuée (G. punctata). Cette dernière, en fruit lors de notre visite, semble occuper les moindres espaces libres laissés par les hautes herbes de la mégaphorbiaie. Enfin, quelques gentianes des neiges, rares représentants annuels des flores alpines, résistent dans les derniers mètres de l'ascension, dominés par les aconits… Signe d'un pâturage bien mal géré.

 

Cette première randonnée consacrée à une gentiane rare nous a permis d'admirer une espèce remarquable dans sa station la plus occidentale. Ce plaisir aura été toutefois un peu gâché par un paysage décevant, la faute à une gestion trop intensive et peu maitrisée des prairies alpines par l'homme, et une impression désagréable que l'îlot minuscule où survit cette gentiane rarissime peut être à tout moment avalé par un tsunami agricole!

 

Guilhem Mansion

Référence

Khela, S. 2013. Gentiana pannonica. The IUCN Red List of Threatened Species 2013: e.T203220A2762403.

http://dx.doi.org/10.2305/IUCN.UK.2013-2.RLTS.T203220A2762403.en

Autres plantes observées

Date de dernière mise à jour : 14/01/2020